La baleine de Saint-Cyprien : quand un géant de la mer s’est retrouvé dans les Pyrénées-Orientales
Quand je suis entrée dans l’église de Prats-de-Mollo, je ne m’attendais pas vraiment à tomber nez à nez avec… une baleine !
Bon, d’accord : pas avec la baleine entière. Il ne reste qu’une grande côte, accrochée dans l’église.
Mais cette côte raconte une histoire étonnante. Elle appartenait à un gigantesque cétacé qui s’est échoué sur la plage de Saint-Cyprien le 27 novembre 1828.
Et le plus surprenant, c’est que cette baleine n’a pas complètement disparu. Son squelette a été étudié par un médecin et naturaliste du département, décrit dans un ouvrage scientifique publié en 1830, puis dispersé en plusieurs endroits.
Certaines parties sont aujourd’hui conservées dans des collections scientifiques. D’autres ont été récupérées par des habitants. Et l’une de ses côtes est même devenue… un morceau de la légende du Babau de Rivesaltes !
Alors, en route pour une histoire qui commence sur la plage et qui va nous faire voyager dans plusieurs endroits des Pyrénées-Orientales.
Une baleine de plus de 25 mètres sur la plage
Le 27 novembre 1828, un événement inhabituel se produit sur le littoral, près de Saint-Cyprien : une énorme baleine vient s’échouer sur la côte.
À cette époque, voir un tel animal sur une plage du Roussillon est évidemment un événement extraordinaire.
Imaginez la scène.
Un animal marin gigantesque, beaucoup plus grand que les embarcations que les habitants ont l’habitude de voir, se retrouve immobilisé sur le rivage.
La curiosité est forcément immense.
Et ce spectacle va bientôt intéresser quelqu’un d’autre : le docteur Louis Jean Baudile Companyo.
Companyo, le médecin qui va étudier le géant
Louis Jean Baudile Companyo est médecin, mais il s’intéresse également passionnément à l’histoire naturelle.
Cette baleine échouée à Saint-Cyprien lui offre l’occasion d’étudier un animal particulièrement impressionnant.
Il entreprend donc de l’observer et d’en étudier le squelette.
Son travail donne naissance à un ouvrage publié à Perpignan en 1830 chez J. Alzine :
Mémoire descriptif et Ostéographie de la Baleine échouée sur les côtes de la mer, près de Saint-Cyprien, département des Pyrénées-Orientales, le 27 novembre 1828.
Le titre est un peu long…
Mais il a au moins le mérite d’être très clair ! 😄
Le livre compte 71 pages et cinq planches. Companyo y décrit notamment les différents os du squelette et leurs caractéristiques.
Ce n’est donc pas simplement le récit d’une baleine échouée sur une plage : c’est une véritable étude scientifique consacrée à l’animal.
Et le plus intéressant, c’est que cette étude nous permet encore aujourd’hui de savoir qu’une partie du squelette a été conservée.
Un squelette qui quitte le Roussillon
Après son étude, la plus grande partie du squelette est récupérée et déposée au musée Guimet de Lyon.
Puis, des années plus tard, elle revient en terres catalanes, au Muséum de Perpignan.
Mais il manque des morceaux.
Beaucoup de morceaux, même.
Car lorsque la baleine s’est échouée, les habitants de la région, peu habitués à voir un phénomène pareil, ont récupéré certaines de ses côtes.
On peut les comprendre : une côte de baleine géante, ça devait être un souvenir plutôt spectaculaire !
Le squelette conservé au Muséum est donc aujourd’hui incomplet.
Le Muséum de Perpignan conserve notamment une vertèbre et deux côtes provenant de ce spécimen.
Et certaines autres côtes ont connu une histoire encore plus étonnante.
Une côte dans une église de Prats-de-Mollo
Pour retrouver l’une d’entre elles, il faut quitter le littoral et monter jusqu’à Prats-de-Mollo-la-Preste.
Dans l’église Sainte-Juste-et-Sainte-Ruffine, on peut en effet observer une grande côte de baleine.
Et oui : elle provient de la baleine échouée à Saint-Cyprien.
Cette côte fait partie des os récupérés à l’époque par des habitants de la région. Elle a ensuite réapparu grâce à un don de la population.
Je trouve ce parcours assez incroyable.
Une baleine s’échoue sur une plage en 1828.
Son squelette est démonté et étudié.
Une partie part à Lyon.
Puis revient à Perpignan.
Pendant ce temps, certaines côtes disparaissent dans les environs avant de réapparaître beaucoup plus tard dans différents lieux.
Et l’une d’elles se retrouve finalement dans une église de montagne, à plusieurs dizaines de kilomètres de la mer !
Mais Prats-de-Mollo n’est pas le seul endroit où une côte de cette baleine a laissé une trace.
Quand une côte de baleine devient un morceau de monstre
Pour cela, il faut maintenant aller à Rivesaltes.
Ici, la côte de baleine est associée à une histoire beaucoup plus extraordinaire : celle du Babau.
Selon la légende, le Babau était un monstre qui terrorisait autrefois Rivesaltes.
Après la mort de la créature, les habitants auraient conservé une de ses côtes comme relique.
Et cette côte est toujours visible à Rivesaltes, à l’Office de Tourisme.
Sauf qu’il y a un petit problème…
Le Babau n’a évidemment jamais existé.
Et la fameuse côte du monstre est en réalité une côte de baleine !
Plus précisément, elle est traditionnellement identifiée comme provenant de la baleine échouée à Saint-Cyprien en 1828.
Voilà donc comment un os scientifique est devenu un objet légendaire.
D’un côté, Companyo l’étudie comme un élément d’un squelette de cétacé.
De l’autre, des générations de Rivesaltais peuvent le regarder en imaginant le terrible Babau.
Finalement, cette côte a peut-être eu plusieurs vies !
Trois lieux, trois histoires
Ce que j’aime dans cette histoire, c’est que les morceaux du même animal racontent aujourd’hui des histoires très différentes.
À Perpignan, ils appartiennent aux collections du Muséum et témoignent de l’étude scientifique menée autour de cette baleine.
À Prats-de-Mollo, une côte est conservée dans une église et témoigne de la manière dont certains habitants ont récupéré puis transmis ces os.
À Rivesaltes, une autre côte est devenue un objet associé à une légende locale et au fameux Babau.
Trois lieux, trois façons de regarder le même animal.
La science.
Le patrimoine.
Et la légende.
Une baleine qui continue son voyage
Presque deux siècles après son échouage, cette baleine continue donc à voyager.
Pas dans la Méditerranée, évidemment !
Elle voyage à travers les collections, les églises, les offices de tourisme et surtout les histoires que les habitants racontent autour de ses os.
Et c’est peut-être cela qui rend cette histoire particulièrement amusante.
En 1828, personne ne pouvait imaginer que les restes de cette baleine seraient encore visibles aujourd’hui dans plusieurs endroits des Pyrénées-Orientales.
Encore moins qu’une de ses côtes finirait par être prise pour celle d’un monstre légendaire !
Alors, la prochaine fois que vous apercevrez une grande côte dans l’église de Prats-de-Mollo ou celle conservée à Rivesaltes, pensez à regarder au-delà de l’os.
Derrière cette côte, il y a une baleine de plus de vingt mètres, un médecin naturaliste, un ouvrage scientifique publié en 1830, des habitants curieux, des collections de musée…
et même un monstre !
Comme quoi, dans les Pyrénées-Orientales, il suffit parfois d’une vieille côte pour passer de la science à la légende. 🐋