La légende du pont du Diable
Quand on arrive à Céret, il y a un monument qu’il est difficile de manquer : le pont du Diable. Il franchit le Tech avec une immense arche de pierre et semble presque défier les lois de la gravité.
Je connaissais évidemment le pont, mais je me suis rapidement posé une question : pourquoi l’appelle-t-on le pont du Diable ?
Parce que, vous vous en doutez, il y a une histoire derrière ce nom !
Et même plusieurs versions, comme souvent avec les vieilles légendes. Celle que je vais vous raconter est probablement la plus amusante. Elle mélange un peu d’histoire, beaucoup de catastrophes et, surtout, un personnage que l’on ne s’attend pas vraiment à rencontrer lorsqu’on construit un pont : le Diable lui-même !
Un pont impossible à construire
Nous sommes au XIVᵉ siècle.
À cette époque, les deux rives du Tech sont reliées par un simple pont de bois. Et ce n’est franchement pas une très bonne idée…
Le Tech est une rivière qui peut devenir extrêmement violente lorsqu’arrivent les crues. Régulièrement, les eaux emportent le pont et obligent les habitants à reconstruire une passerelle.
Les Cérétans finissent donc par se dire qu’il serait peut-être temps de construire quelque chose de plus solide : un véritable pont de pierre.
L’idée est excellente. Le problème, c’est l’endroit.
Les rives du Tech sont escarpées et l’ouvrage semble tellement difficile à réaliser que les ingénieurs consultés déclarent le projet irréalisable.
Un ingénieur finit pourtant par accepter. La somme proposée est importante et il promet de terminer le pont en un an.
Les travaux commencent.
Les deux culées sont construites et les charpentiers installent les énormes échafaudages nécessaires à la construction de la voûte.
Et puis… catastrophe !
Un violent orage fait déborder le Tech. La rivière emporte les échafaudages et une partie des travaux.
Les habitants sont furieux. L’ingénieur réussit néanmoins à les convaincre de poursuivre le chantier, à condition qu’on lui accorde une nouvelle somme d’argent.
Les travaux reprennent.
Six mois plus tard, le pont possède enfin son immense arche de pierre. Il ne reste presque plus rien à terminer.
Les Cérétans commencent déjà à se réjouir.
C’est alors qu’un terrible craquement retentit.
Les échafaudages cèdent.
La voûte s’effondre.
Plus de pont !
Cette fois, les habitants sont hors d’eux. Ils accusent l’ingénieur d’être responsable de la catastrophe et lui donnent un ultimatum : il doit reconstruire le pont dans les six mois, sans demander davantage d’argent.
Sinon, il sera pendu.
Ambiance sympathique pour un chantier de travaux publics…
Le Diable apparaît
Le pauvre ingénieur retourne travailler.
Il recommence à construire, travaille sans relâche et voit peu à peu le délai approcher.
La veille du jour fixé, le pont semble enfin terminé.
Mais dans les montagnes, de gros nuages apparaissent.
Le vent se lève.
Le tonnerre gronde.
Puis l’orage éclate.
Une véritable trombe d’eau s’abat sur la vallée. Le Tech gonfle brutalement, sort de son lit et emporte tout sur son passage.
Et, une nouvelle fois…
le pont disparaît.
L’ingénieur comprend qu’il ne pourra jamais respecter son engagement.
Désespéré, il prend la fuite par les sentiers de montagne.
C’est alors qu’un étrange personnage apparaît.
Un homme grand, maigre, sec…
Il s’approche de lui et lui saisit le bras.
C’est le Diable.
Et, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, il ne vient pas simplement se moquer du pauvre ingénieur.
Il lui propose un marché.
Il va construire lui-même le pont.
Et il le fera en une seule nuit.
En échange, il demande une chose : l’âme du premier être vivant qui traversera le pont une fois celui-ci terminé.
L’ingénieur accepte.
Après tout, que pouvait-il faire d’autre ?
Le pont construit en une nuit
Le lendemain matin, les habitants de Céret découvrent avec stupeur un immense pont de pierre au-dessus du Tech.
Le Diable a tenu parole.
Une seule arche gigantesque franchit la rivière. Elle semble impossible à construire et pourtant elle est là, bien réelle.
Mais il reste maintenant à payer le prix du marché.
Le premier être vivant doit traverser le pont.
Les habitants réfléchissent.
Ils n’ont évidemment aucune envie de sacrifier l’un des leurs.
Alors ils trouvent une solution.
Ils prennent…
un chat.
Le petit animal est placé au début du pont et traverse tranquillement l’ouvrage.
Le Diable comprend alors qu’il vient de se faire tromper.
Furieux, il disparaît.
Les Cérétans, eux, ont gagné.
Et depuis ce jour, raconte la légende, le pont porte le nom de pont du Diable.
Une légende… et un véritable exploit
Évidemment, tout cela est une légende !
Le véritable pont du Diable de Céret n’a pas été construit par le Diable. Les sources historiques situent sa construction entre 1321 et 1341, grâce aux habitants de Céret et aux communes voisines.
Mais lorsque l’on regarde son immense arche, on comprend assez facilement pourquoi une telle histoire a pu naître.
L’ouvrage mesure 45,45 mètres de portée et son sommet se trouve à environ 22,30 mètres au-dessus du Tech. À l’époque de sa construction, son arche en pierre était même la plus longue du monde. Elle conserva ce record jusqu’en 1356.
Pas mal pour des maçons du Moyen Âge !
Le pont a ensuite connu plusieurs réparations, notamment au XVIIIᵉ siècle. Il a même failli être détruit en 1793, lorsque le général Dagobert envisageait de le faire sauter afin de couper la route à l’armée espagnole. Il fut finalement sauvé grâce à l’intervention du conventionnel Joseph Cassanyes.
Et depuis 1840, il est classé parmi les monuments historiques.
Alors, la prochaine fois que vous passerez devant le pont du Diable, regardez bien son immense arche.
Vous pourrez admirer un extraordinaire ouvrage médiéval…
Et imaginer, juste un instant, un petit chat traversant tranquillement le pont pendant qu’un Diable furieux comprend qu’il vient de se faire avoir.
Franchement, je crois que c’est ma partie préférée de l’histoire ! 😄