Quand Pablo Casals vivait à Prades… Mais refusait de jouer en public

Quand Pablo Casals vivait à Prades… Mais refusait de jouer en public

Imaginez un peu la situation.

Vous habitez à Prades, au pied du Canigou. Dans votre ville vit l’un des plus grands violoncellistes du monde. Un musicien connu dans toute l’Europe, qui a joué devant les plus grands publics et dont le talent est reconnu bien au-delà de la Catalogne.

Et pourtant… vous ne l’entendez jamais jouer.

C’est exactement ce qui s’est passé à Prades pendant plusieurs années.

Un grand musicien arrive à Prades

Pablo Casals est né en 1876 à El Vendrell, en Catalogne. Très jeune, il devient un violoncelliste exceptionnel et acquiert une renommée internationale.

Mais la guerre civile espagnole bouleverse sa vie.

En 1939, après la victoire de Franco, Casals quitte l’Espagne et s’exile en France. Il choisit de s’installer à Prades, à quelques kilomètres seulement de sa Catalogne natale. Il y poursuit notamment son aide aux réfugiés espagnols qui ont fui la guerre.

Prades devient ainsi son lieu d’exil.

Mais Casals n’est pas seulement un musicien : c’est aussi un homme profondément engagé. Il soutient la République espagnole et refuse de se résigner à la victoire de Franco.

Et après la Seconde Guerre mondiale, il prend une décision particulièrement spectaculaire.

« Je ne jouerai plus »

En 1945, la guerre contre l’Allemagne nazie vient de se terminer. Casals espère alors que les démocraties vont adopter une attitude ferme envers le régime de Franco.

Mais il est déçu.

En signe de protestation contre ce qu’il considère comme la passivité des pays alliés face au régime franquiste, il décide de ne plus se produire dans les pays alliés. La Fondation Pau Casals situe son entrée dans ce long silence musical en 1946.

Voilà donc notre drôle de situation pradéenne :

un des plus grands violoncellistes de son époque vit dans la ville… mais il ne donne plus de concerts.

Pendant plusieurs années, Casals refuse pratiquement de remonter sur scène.

Cela ne signifie pas pour autant qu’il abandonne complètement la musique. À Prades, il continue de composer et surtout d’enseigner. De jeunes musiciens viennent travailler auprès de lui, parfois depuis très loin. Bernard Greenhouse devient notamment son premier élève de violoncelle en exil à la fin de 1946.

La musique n’a donc pas disparu de la maison de Casals.

Elle a simplement quitté les grandes salles de concert.

Et puis arrive Jean-Sébastien Bach…

Il faudra une idée assez géniale pour convaincre Casals de reprendre son violoncelle en public.

En 1950 approche le bicentenaire de la mort de Jean-Sébastien Bach, compositeur que Casals admire énormément.

Son ami, le violoniste Alexander Schneider, lui propose alors d’organiser à Prades un festival consacré à Bach.

L’idée fonctionne.

Casals accepte de participer à l’événement, notamment parce que les bénéfices doivent être reversés à l’hôpital de Perpignan, où sont encore soignés de nombreux réfugiés espagnols. Il ne s’agit donc pas simplement de lui demander d’oublier ses convictions : le projet correspond aussi à ses engagements.

À 73 ans, Casals retrouve alors le chemin de la scène.

Et il ne fait pas les choses à moitié.

Pendant les cinquante jours précédant le festival, il participe aux répétitions avec les musiciens venus du monde entier. Il prépare soigneusement les concerts et transmet son interprétation de Bach aux artistes réunis à Prades.

Le grand retour

Le 2 juin 1950 arrive enfin le moment tant attendu.

Le premier Festival de Prades commence dans l’église Saint-Pierre.

Et cette fois, impossible de dire que personne n’est venu !

L’église est pleine. Les portes ont même du mal à être fermées tant le public est nombreux. Puis Casals entre, salue et commence le concert avec la célèbre Suite n° 1 en sol majeur pour violoncelle seul de Bach.

Après environ onze années de silence musical, Pablo Casals joue donc à nouveau en public.

Et c’est à Prades que cela se produit.

Prades change de dimension

Le festival organisé pour Bach devait presque être un événement exceptionnel. Mais son succès va changer durablement l’histoire de la ville.

Des musiciens de renommée internationale viennent désormais à Prades. Le Festival devient un grand rendez-vous de la musique de chambre et contribue à donner à la petite ville du Conflent une réputation internationale.

Finalement, il y a quelque chose d’assez étonnant dans cette histoire.

Casals était venu à Prades parce qu’il avait dû quitter sa Catalogne natale. Il y avait trouvé un refuge, mais aussi un endroit depuis lequel il pouvait continuer son combat en faveur des réfugiés et contre la dictature franquiste.

Puis, pendant plusieurs années, il avait choisi de se taire.

Et lorsque sa musique a finalement recommencé à résonner, c’est encore à Prades qu’elle l’a fait.

Comme quoi, parfois, le silence d’un musicien peut finir par faire beaucoup de bruit.

Et moi, Aina, je trouve ça plutôt incroyable : aujourd’hui, quand on pense à Prades et à la musique, on pense immédiatement à Casals. Mais pendant quelques années, il fallait surtout savoir qu’il était là… et attendre qu’il accepte enfin de jouer !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *