L’église Saint-Matthieu de Perpignan : démolie au canon par ses propres défenseurs !

L’église Saint-Matthieu de Perpignan : démolie au canon par ses propres défenseurs !

Quand on visite une église, on s’attend généralement à découvrir de jolies chapelles, des statues, des tableaux ou quelques histoires de saints. Mais à Perpignan, l’église Saint-Matthieu cache une histoire qui ressemble davantage à un épisode de siège militaire qu’à une paisible visite du patrimoine !

Imaginez un peu : en 1639, les défenseurs de la ville décident de détruire une église… avec des canons ! Et le plus incroyable, c’est qu’ils ne le font pas pour attaquer un ennemi, mais pour empêcher celui-ci de prendre position à l’intérieur.

Je vous raconte cette drôle d’histoire, parce qu’entre les boulets de canon et les factures impayées, Saint-Matthieu n’a vraiment pas eu une existence de tout repos !

Une église médiévale dans une position dangereuse

L’histoire de la paroisse Saint-Matthieu remonte au Moyen Âge. L’église est mentionnée pour la première fois en 1305. Elle se trouvait alors dans un quartier de Perpignan qui s’était développé notamment grâce aux Templiers.

À cette époque, Perpignan occupe une position stratégique importante. La ville appartient à la monarchie espagnole et ses fortifications jouent un rôle essentiel dans sa défense. Or, l’église Saint-Matthieu se trouve trop près des défenses de la citadelle.

Et voilà qu’en juin 1639, une menace se précise : l’armée française de Louis XIII approche.

Le gouverneur militaire de la ville, Don Juan Menecès, commence à s’inquiéter. Si les soldats français parviennent à entrer dans Perpignan, ils pourraient utiliser l’église comme position de tir. Son clocher, en particulier, offrirait un point de vue idéal pour viser les défenseurs de la citadelle.

Pour le gouverneur, il faut donc supprimer ce risque. Et sa solution est pour le moins radicale : faire démolir l’église avant que l’ennemi ne puisse s’en emparer !

Le curé réclame une indemnisation

Le 14 juin 1639, Don Juan Menecès ordonne la destruction de l’édifice. Mais le curé de la paroisse, Jacinto Trillas, ne compte pas laisser disparaître son église sans protester.

Il sait bien qu’il ne pourra probablement pas faire changer d’avis le gouverneur. En revanche, il entend obtenir une compensation financière pour la perte de son lieu de culte. Après tout, si l’armée détruit son église pour des raisons militaires, elle pourrait au moins en payer la valeur !

Il réclame donc une estimation du bâtiment et de son clocher. Le gouverneur désigne un maçon et un menuisier pour réaliser cette expertise, mais leur laisse très peu de temps : une heure seulement, selon le récit rapporté par l’historienne Hélène Legrais.

Les deux artisans doivent donc travailler vite. Leur estimation tombe : 30 000 ducats pour l’église et son clocher.

Une somme considérable ! Le curé peut au moins se dire qu’il a fait constater la valeur de ce qu’on s’apprête à lui enlever.

Mais obtenir une estimation et recevoir l’argent sont deux choses bien différentes… Et cette nuance va prendre une importance toute particulière dans cette histoire.

Des canons pour abattre une église

Le 16 juin, les préparatifs commencent. Les cloches sont décrochées, le mobilier et les autels sont mis à l’abri, tandis que les reliques sont transférées au couvent des Grands Augustins.

Puis vient le moment de la démolition.

Pas question pour les militaires d’attendre des semaines que des ouvriers abattent les murs à la pioche. Ils disposent d’une solution beaucoup plus rapide : l’artillerie.

Sous la direction de l’ingénieur en chef Pablo Seste, les canons tirent sur l’église Saint-Matthieu. Les boulets frappent le bâtiment, mais les tirs ne sont pas toujours très précis. Les maisons voisines se retrouvent elles aussi menacées, provoquant la frayeur des habitants du quartier.

Le 6 juillet, les militaires déplacent même une batterie d’artillerie près de la porte principale du couvent de la Merci afin de poursuivre les destructions autour de l’église, tout en préservant les fossés et les remparts de la citadelle.

À la fin de l’opération, l’ancienne église n’est plus qu’un tas de ruines.

L’objectif militaire est atteint, mais les paroissiens ont perdu leur lieu de culte. Et le curé Jacinto Trillas, lui, attend toujours ses 30 000 ducats…

Trente-deux ans sans leur église

La destruction de Saint-Matthieu a une conséquence durable pour les habitants du quartier : ils se retrouvent sans église paroissiale.

Pendant plusieurs décennies, ils doivent assister aux offices dans d’autres lieux de culte, notamment à l’église Saint-Antoine de Vienne, puis au couvent des Minimes.

Il faut attendre le XVIIe siècle pour que la paroisse retrouve une église. Le nouvel édifice est construit à l’emplacement que nous connaissons aujourd’hui, rue Grande-la-Monnaie.

La nouvelle église est consacrée le 8 mars 1671, alors que le Roussillon est entre-temps passé sous domination française. Mais les travaux ne sont considérés comme achevés qu’en 1677. Les sources distinguent donc la consécration de l’édifice et l’achèvement du chantier.

Trente-deux ans se sont écoulés depuis la destruction de l’ancienne église. Pour les habitants, le retour à un lieu de culte est enfin une réalité.

Et les reliques mises à l’abri au début du siège peuvent retrouver leur place dans la vie religieuse de la paroisse.

Les Saintes-Épines : un trésor à découvrir

Aujourd’hui, l’église Saint-Matthieu présente une nef unique bordée de chapelles latérales. Son décor actuel date en grande partie du XIXe siècle. Elle conserve également un ensemble remarquable : la chapelle des Saintes-Épines.

Celle-ci abrite quatre épines traditionnellement associées à la couronne du Christ. Selon la tradition, cette relique aurait été acquise par saint Louis, puis transmise à son fils Philippe III le Hardi, mort à Perpignan en 1285.

Comme toujours avec les reliques anciennes, il faut distinguer la tradition religieuse de ce que l’on peut établir avec certitude par les documents historiques. Mais cette histoire témoigne de l’importance accordée à ces objets dans la vie spirituelle de Perpignan.

L’église possède aussi un groupe monumental représentant saint Matthieu et un ange, réalisé en 1803 par le sculpteur François Boher.

En entrant dans Saint-Matthieu, on ne voit donc pas seulement une église reconstruite après un siège. On découvre aussi les traces d’une longue histoire, faite de foi, de conflits et de patrimoine transmis de génération en génération.

Et les 30 000 ducats, alors ?

Vous vous souvenez du curé Jacinto Trillas et de son estimation ? Il avait fait évaluer l’église et son clocher à 30 000 ducats avant leur destruction.

Eh bien, selon le récit rapporté par Hélène Legrais, cette somme ne fut jamais payée !

On peut comprendre les impératifs militaires d’une ville menacée. Mais pour le curé, la situation avait de quoi laisser un goût amer : son église avait été réduite en ruines au nom de la défense de Perpignan, et la compensation promise n’est jamais arrivée.

La prochaine fois que vous passerez devant l’église Saint-Matthieu, pensez donc à cette histoire. Derrière ses murs se cache le souvenir d’un bâtiment détruit par ceux-là mêmes qui étaient censés protéger la ville.

À Perpignan, certaines églises ont connu des coups durs… mais Saint-Matthieu a carrément reçu un sermon en boulets de canon ! Et pour la facture, on repassera…

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