Les incroyables peintures de Saint-Martin de Fenollar

Les incroyables peintures de Saint-Martin de Fenollar

La première fois que je suis entrée dans la chapelle Saint-Martin de Fenollar, je ne savais pas vraiment ce que j’allais découvrir.

Je savais qu’il y avait des peintures anciennes, bien sûr. Mais je ne m’attendais pas à ça.

Parce que Saint-Martin de Fenollar est une toute petite chapelle, presque perdue dans la campagne de Maureillas-las-Illas. De l’extérieur, elle paraît même assez ordinaire. Et puis on entre, on regarde vers le fond de la nef…

Et là, les murs changent complètement d’apparence.

Des personnages, des animaux, des couleurs rouges, jaunes, vertes et ocres couvrent l’abside. Et surtout, on réalise que ces peintures sont là depuis près de neuf siècles.

Elles datent de la première moitié du XIIe siècle et constituent l’un des ensembles de peinture romane les plus importants du Roussillon.

Une histoire racontée en images

Ce que j’aime beaucoup ici, c’est que les peintures racontent une histoire.

À une époque où beaucoup de personnes ne savaient pas lire, les images permettaient de transmettre les récits religieux. Ici, les peintres ont donc réalisé une véritable narration en plusieurs scènes.

Dans la partie basse de l’abside, on retrouve plusieurs épisodes de l’Incarnation.

Il y a notamment l’Annonciation, la Nativité, l’Annonce aux bergers et l’Adoration des Rois Mages. Certaines scènes ont malheureusement été abîmées ou détruites au cours des siècles, mais suffisamment de fragments ont survécu pour permettre de comprendre l’ensemble du récit.

C’est un peu comme une bande dessinée médiévale.

D’ailleurs, un document du Département des Pyrénées-Orientales présente justement ce décor comme une narration composée « à la manière d’une bande dessinée d’aujourd’hui ». Il dénombre 32 personnages et 10 animaux dans l’ensemble du décor.

Moi, je trouve cette comparaison plutôt amusante.

Sauf qu’ici, la bande dessinée a environ 900 ans !

Le Christ au milieu de l’Apocalypse

Mais le décor le plus spectaculaire se trouve au-dessus.

Dans la voûte de l’abside apparaît le Christ en majesté, représenté dans une mandorle. Il lève une main dans un geste de bénédiction.

Autour de lui se trouvent les quatre évangélistes, représentés à travers le Tétramorphe, c’est-à-dire les quatre figures symboliques traditionnellement associées à Matthieu, Marc, Luc et Jean.

Et autour de cette scène apparaissent les fameux vingt-quatre vieillards de l’Apocalypse.

Ils sont assis sur leurs trônes et tournent leur regard vers le Christ. Chacun tient une cithare dans une main et une coupe dans l’autre.

La scène est directement inspirée de la vision de l’Apocalypse de saint Jean. Le Christ règne au centre, entouré des êtres célestes et reçoit l’hommage des vieillards.

Quand on se tient dans la petite chapelle et qu’on regarde l’ensemble, on comprend pourquoi ce décor devait être impressionnant pour les personnes qui entraient ici au Moyen Âge.

Et même aujourd’hui, il l’est encore !

Des couleurs qui ont traversé les siècles

Ce qui m’a particulièrement surprise, ce sont les couleurs.

On retrouve principalement des ocres, des rouges, des jaunes et des verts. La palette est relativement limitée, mais les peintures ont une force incroyable.

Les contours noirs soulignent les personnages et les détails, donnant aux scènes une expression très particulière. Cette puissance graphique fait d’ailleurs partie des caractéristiques que l’on attribue au mystérieux Maître de Fenollar, nom donné à l’artiste ou à l’atelier auquel ces œuvres sont généralement rattachées.

Son identité reste mystérieuse.

On ne sait pas exactement qui a réalisé ces peintures, ni s’il travaillait seul ou avec une équipe. Et finalement, cela ajoute encore un peu de mystère à l’endroit.

Des peintures différentes de celles de Catalogne

Il est tentant de comparer Saint-Martin de Fenollar aux grands ensembles de peinture romane que l’on trouve de l’autre côté des Pyrénées.

Mais le style est en réalité différent.

Les spécialistes rapprochent davantage les peintures de Fenollar des productions méridionales de l’Aquitaine et du Languedoc, plutôt que du grand style italo-byzantin que l’on retrouve notamment dans les peintures de Taüll, en Catalogne méridionale.

Cela rappelle quelque chose d’assez intéressant : le Roussillon est une terre de passage.

Ici, les influences venues de différentes régions se rencontrent depuis des siècles.

Une peinture qui a impressionné Picasso et Braque ?

Et puis il y a une histoire que j’aime particulièrement.

Les peintures de Fenollar auraient fortement impressionné Pablo Picasso et Georges Braque, notamment lors de leur séjour dans la région de Céret au début du XXe siècle.

La force des formes, les couleurs et cette manière très expressive de représenter les personnages auraient contribué à leur intérêt pour ces œuvres anciennes. Les documents touristiques du territoire évoquent notamment leur impression devant cette palette réduite et cette puissance d’expression.

Évidemment, je ne peux pas vous dire que Picasso a peint tel ou tel tableau moderne en pensant précisément à Fenollar !

Mais l’idée qu’un décor réalisé au XIIe siècle ait pu intéresser des artistes qui allaient révolutionner la peinture au XXe siècle me plaît beaucoup.

Un décor miraculeusement conservé

Il faut aussi se rappeler que très peu de peintures murales médiévales ont traversé les siècles dans un état aussi remarquable.

Des parties ont disparu. Certaines scènes ont été endommagées, notamment lors du percement d’une porte dans le mur du chevet. Mais l’ensemble reste suffisamment important pour permettre de comprendre le programme décoratif.

Le ministère de la Culture classe d’ailleurs les peintures monumentales de Saint-Martin de Fenollar parmi les éléments patrimoniaux protégés de la chapelle.

Et lorsque je pense à la petite taille de l’édifice, je trouve ça encore plus étonnant.

On pourrait presque passer devant sans s’arrêter.

Et pourtant, derrière cette porte se trouve un décor qui raconte une histoire vieille de neuf siècles.

Alors, ouvrez les yeux !

Si vous visitez Saint-Martin de Fenollar, je vous conseille vraiment de ne pas vous contenter d’un simple coup d’œil.

Prenez quelques minutes.

Regardez d’abord l’ensemble.

Puis observez les personnages.

Cherchez les animaux.

Regardez les instruments de musique des vieillards.

Observez les couleurs et les contours.

Et essayez d’imaginer les habitants du Moyen Âge entrant dans cette petite chapelle et découvrant ces images qui leur racontaient toute une histoire.

Moi, c’est ce que j’aime dans le patrimoine : un endroit qui paraît minuscule peut parfois contenir une histoire immense.

Et à Saint-Martin de Fenollar, cette histoire est peinte directement sur les murs.

Depuis presque 900 ans. ❤️

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