Le monument aux engagés volontaires du Barcarès : l’histoire méconnue des RMVE
Un monument étonnant au milieu des vacances
Quand je suis arrivée au Barcarès, je voulais surtout profiter de la mer, me balader et redécouvrir cette station balnéaire que je connaissais déjà un peu.
Et puis, au détour d’une promenade, j’ai remarqué quelque chose d’assez étrange : trois grandes colonnes de béton entourées de drapeaux français, installées au fond d’une esplanade, juste à côté de la plage.
Je les avais déjà vues, mais sans vraiment me demander ce qu’elles faisaient là. Il faut dire qu’au Barcarès, avec la mer, les restaurants, les touristes et les activités estivales, ce n’est pas forcément ce qui attire le plus l’attention.
Pourtant, ce monument raconte une histoire importante. Et surtout, une histoire qui s’est déroulée exactement ici, à quelques mètres de la plage où les vacanciers viennent aujourd’hui poser leur serviette.
En me renseignant, j’ai découvert qu’avant de devenir la station balnéaire que nous connaissons, cette plage avait été occupée par un camp d’internement. Et que certains des hommes qui y étaient enfermés allaient ensuite choisir de s’engager volontairement dans l’armée française pour combattre les nazis.
Alors, forcément, j’ai eu envie d’en savoir plus.
Qui étaient ces hommes ? Pourquoi se sont-ils engagés ? Que s’est-il passé ici ? Et pourquoi ce monument se trouve-t-il précisément à cet endroit ?
Je vous raconte tout ça. Mais attention : cette fois, ma balade au Barcarès va nous emmener un peu loin des vacances et de la plage… au cœur d’une des pages les plus sombres de son histoire.
1939 : le Barcarès devient un camp de réfugiés
On va remonter en 1939, et ce n’est vraiment pas une très belle année.
Si vous connaissez un peu l’histoire des Pyrénées-Orientales, vous avez probablement déjà entendu parler de la Retirada. À la fin de la guerre civile espagnole, au début de l’année 1939, des centaines de milliers de républicains espagnols fuient l’avancée des troupes franquistes et franchissent la frontière française. Hommes, femmes et enfants arrivent dans des conditions terribles, avec pour beaucoup seulement ce qu’ils ont pu emporter avec eux.
Les autorités françaises, complètement dépassées par l’ampleur de cet exode, installent à la hâte plusieurs camps sur les plages du Roussillon. Argelès-sur-Mer, Saint-Cyprien… et Le Barcarès.
Le camp du Barcarès ouvre le 18 février 1939, après seulement quatre semaines de travaux. Il est construit directement sur le sable et devait, à l’origine, être provisoire. Des baraquements sont installés en dix-huit blocs et le camp est entouré et surveillé par les forces françaises. Personne ne peut en sortir librement.
Et surtout, le nombre de personnes accueillies dépasse très vite ce qui avait été prévu. Le camp avait été conçu pour environ 31 500 personnes, mais il en compte entre 60 000 et 80 000 en juin 1939.
Les conditions de vie sont extrêmement difficiles. Les premiers arrivants doivent parfois dormir directement sur le sable, tandis que l’eau potable, la nourriture et l’hygiène font défaut. Les maladies et les décès se multiplient. Les autorités françaises elles-mêmes utilisent alors l’expression de « camps de concentration » pour désigner ces lieux d’internement.
Et c’est ici que notre histoire commence vraiment.
Car parmi ces réfugiés espagnols, certains ne veulent pas rester passifs face à la situation. La France vient d’entrer en guerre contre l’Allemagne nazie et des volontaires étrangers proposent de rejoindre l’armée française pour combattre. Beaucoup sont des républicains espagnols qui ont déjà connu la guerre et qui voient dans cet engagement une nouvelle manière de lutter contre le fascisme.
Le camp du Barcarès va alors devenir le lieu où seront constitués plusieurs régiments de volontaires étrangers.
Et ces hommes, venus d’Espagne mais aussi de nombreux autres pays, vont bientôt quitter cette plage pour partir combattre.
Des réfugiés deviennent des soldats
Et c’est là que l’histoire devient assez incroyable.
Parmi les réfugiés enfermés dans les camps, certains ne veulent pas simplement attendre que la guerre se termine. Ils veulent combattre. La France, qui vient d’entrer en guerre contre l’Allemagne, va donc décider d’utiliser ces volontaires pour constituer de nouvelles unités : les Régiments de Marche de Volontaires Étrangers, les fameux RMVE.
Le premier, le 21e RMVE, est créé le 29 septembre 1939, ici même, au Barcarès. Environ 2 800 réfugiés espagnols s’engagent volontairement. Beaucoup sont des intellectuels et des personnes persécutées par le régime franquiste. Pour eux, continuer à combattre après avoir perdu la guerre civile espagnole est aussi une manière de poursuivre leur lutte contre le fascisme.

Puis les choses vont très vite. Le 22e RMVE est créé le 24 octobre, à peine un mois plus tard. Le 23e RMVE suit le 16 novembre et sert notamment à former les hommes destinés aux deux autres régiments.
Au total, ces trois régiments vont rassembler environ 10 000 hommes, issus de 47 nationalités différentes. Environ un tiers sont des réfugiés espagnols et un autre tiers des Juifs ayant fui les persécutions nazies. Les autres viennent de nombreux pays.
Imaginez un peu la scène : des hommes qui ne parlent pas forcément la même langue, qui viennent de pays différents et qui ont connu la guerre, l’exil ou les persécutions, se retrouvent ici, sur cette plage, avant de partir combattre ensemble.
Et pourtant, ils ne sont pas accueillis comme des héros.
Ils sont souvent mal équipés et mal vêtus, et leur statut ne leur vaut pas les mêmes égards que les unités régulières de la Légion étrangère. Ils doivent en plus supporter le mépris de certains soldats français envers ces étrangers venus de partout.
C’est assez terrible quand on y pense : ces hommes viennent volontairement défendre un pays qui n’est pas le leur, parfois après avoir déjà tout perdu… et ils doivent encore se battre pour être considérés.
Et certains ne reviendront jamais.
Mais ils vont quand même partir au combat.
Et après quelques mois d’entraînement, il faut bien finir par partir. En mai 1940, les hommes des RMVE rejoignent le front alors que l’armée allemande vient de lancer son offensive.
Le 22e RMVE est d’abord engagé dans la défense de la ligne Maginot, puis envoyé en Alsace et sur la Somme. Du 5 au 7 juin, ses hommes résistent notamment à Péronne avant de devoir se replier face à l’avancée allemande.
Le régiment est ensuite envoyé vers Verdun, où il combat les 8 et 9 juin. Les hommes résistent avec acharnement, mais les pertes sont terribles. Au moment où l’armistice met fin aux combats, le 22e RMVE a perdu entre la moitié et les deux tiers de ses effectifs.
Quand je lis ça, j’ai vraiment du mal à imaginer ce que cela représente. Ces hommes étaient arrivés en France comme réfugiés, s’étaient engagés volontairement pour défendre un pays qui n’était pas le leur… et quelques mois plus tard, une grande partie d’entre eux étaient morts ou hors de combat.
Le 23e RMVE, lui, est également envoyé au combat. Il intervient à Villers-Cotterêts le 6 juin 1940, puis à Pont-sur-Yonne les 15 et 16 juin, alors que les troupes allemandes progressent rapidement à travers la France.
Mais la situation est devenue impossible. L’armistice met fin aux combats et les trois régiments sont finalement dissous durant l’été 1940.
Le 22e disparaît en juillet, le 23e le 12 août. Le 21e connaît lui aussi le même destin.
Ces trois régiments auront existé moins d’un an.
Pourtant, leurs hommes auront eu le temps de laisser une trace dans l’histoire. Et c’est précisément pour rappeler leur engagement que, des années plus tard, un monument sera installé ici, au Barcarès, à l’endroit même où certains de ces régiments avaient été constitués.
Le Barcarès, un camp pour des hommes et des femmes très différents
Et il y a quelque chose que j’ai découvert en me renseignant sur ce camp : les hommes qui sont partis combattre ne sont qu’une partie de son histoire.
Le camp du Barcarès a accueilli plusieurs populations entre 1939 et 1942, et toutes n’y sont pas arrivées pour les mêmes raisons.
Au début, ce sont évidemment les républicains espagnols qui constituent l’immense majorité des internés. Parmi eux se trouvent des soldats et des miliciens de l’armée républicaine, désarmés à leur arrivée en France, mais aussi des combattants des Brigades internationales, venus de nombreux pays pour défendre la République espagnole. Des civils sont également internés, même si beaucoup de femmes et d’enfants sont rapidement dirigés vers d’autres départements.
Puis la vocation du camp change progressivement.
À partir de 1940, sous le régime de Vichy, le Barcarès devient notamment un lieu d’internement pour des populations qualifiées à l’époque de « nomades », parmi lesquelles des Manouches, des Sinti, des Yéniches, des Gitans catalans et des Roms. Certains ont été chassés de leurs régions d’origine, d’autres arrêtés ou transférés depuis différents endroits de France.
Des familles entières se retrouvent ainsi enfermées ici dans des conditions extrêmement difficiles.
Et puis il y a encore une autre catégorie : les étrangers considérés comme indésirables par les autorités françaises. Des ressortissants étrangers ayant fui le régime nazi, des personnes sans papiers en règle ou simplement considérées comme indésirables peuvent à leur tour être internées ou assignées à résidence.
Vous voyez le problème ? Le même endroit qui avait commencé comme un camp destiné aux réfugiés espagnols devient progressivement un outil d’internement et d’exclusion.
Et pour les personnes enfermées ici, le départ du camp ne signifie pas forcément la liberté.
Certains hommes espagnols sont envoyés dans les Compagnies de travailleurs étrangers, où ils sont employés comme main-d’œuvre. D’autres internés sont transférés vers d’autres camps, notamment à Rivesaltes. Certains Espagnols connaissent ensuite un destin encore plus terrible et sont déportés vers les camps nazis, notamment Mauthausen.
D’autres choisissent, parfois sous la contrainte des circonstances, de retourner en Espagne franquiste.
Finalement, quand je regarde aujourd’hui cette plage du Barcarès, j’ai du mal à imaginer tout ce qui a pu s’y passer. Des familles réfugiées, des soldats désarmés, des combattants étrangers, des personnes persécutées et des populations internées ont vécu derrière des barbelés, exactement là où nous venons aujourd’hui poser nos serviettes de plage.
Et c’est aussi pour cela que le monument aux engagés volontaires me paraît important : il ne raconte pas seulement l’histoire de quelques régiments. Il rappelle, indirectement, l’histoire beaucoup plus vaste de tous ceux qui sont passés par ce camp pendant les années sombres de la guerre.
Le monument aux engagés volontaires
Et nous voilà enfin devant le fameux monument dont je vous parlais au début.
Vous ne pouvez pas vraiment le manquer : trois grandes colonnes de béton, dressées au milieu d’une esplanade entourée de mâts où flottent les drapeaux français. Il a été construit en 1955 pour rendre hommage aux engagés volontaires étrangers morts pour la France pendant la Seconde Guerre mondiale.
Et s’il se trouve précisément ici, ce n’est évidemment pas un hasard.
Nous sommes exactement à l’endroit où furent constitués les 21e, 22e et 23e Régiments de Marche de Volontaires Étrangers. Les hommes dont je viens de vous raconter l’histoire se trouvaient donc ici, avant de partir rejoindre les combats.
Aujourd’hui, le lieu est régulièrement associé aux cérémonies militaires. Chaque 30 avril, le 2e Régiment étranger d’infanterie vient notamment y rendre hommage aux combattants. Ce n’est pas juste un monument posé là pour rappeler vaguement une vieille histoire : la mémoire de ces hommes est toujours officiellement honorée.
Et vous savez ce qui me frappe le plus ?
L’endroit où nous sommes.
Regardez autour de vous. Nous sommes au Barcarès, sur une plage. Il y a le soleil, la mer, les touristes, les enfants qui jouent, les gens qui viennent profiter de leurs vacances… Bref, tout ce qui fait le bonheur d’une station balnéaire.
Et au milieu de tout ça, ces trois colonnes nous rappellent une histoire qui n’a absolument rien de joyeux.
Des hommes étrangers sont arrivés ici comme réfugiés. Certains avaient déjà tout perdu. Ils ont été internés derrière des barbelés, parfois mal considérés, puis certains ont choisi de s’engager volontairement pour combattre l’Allemagne nazie. Ils n’étaient pas français, mais ils ont pourtant décidé de défendre la France.
Ils ont été mal équipés, parfois méprisés, et beaucoup sont morts au combat.
Alors oui, je trouve ce monument un peu étrange ici.
Mais finalement, c’est peut-être justement sa place idéale.
Parce qu’il suffit de regarder la mer et la plage derrière ces trois colonnes pour comprendre quelque chose : l’histoire n’est jamais très loin de nous. Les lieux que nous considérons aujourd’hui comme paisibles ont parfois été le théâtre d’événements terribles.
Et quand je vois les gens passer devant ce monument sans toujours savoir ce qu’il représente, je me dis qu’il mérite vraiment qu’on s’y arrête quelques minutes.
Trois colonnes, quelques drapeaux… et derrière elles, des milliers d’hommes venus de 47 pays différents, dont beaucoup ne sont jamais revenus.
Quelle leçon d’histoire…